Blue Flower

Quelques mots au hasard pour rédiger un texte : cardigan, parangon, excroissance, endémique, concomitamment, susurrer, article, désespérant, pur malt, doudoune.


Cet après-midi là, poussée par une nécessité urgente de grand air, Anna ponctuait sa solitude en déambulant dans le jardin. Elle y croisa la poule toute dodue. La poule sans nom. La poule tout court. Son diamant parangon à elle. Elle ne put s’empêcher de la couver du regard tandis que l’intéressée, œil vif et plumes au vent, vaquait. Le gallinacé paraissait terriblement occupée à on ne savait quoi. Peut-être à dénicher l’endroit propice pour pondre un œuf. Selon quels critères ? C’était pour Anna un mystère.

Donne-moi chaque jour mon œuf quotidien, je m’occupe du pain, pensa-t-elle, se moquant de cet audacieux parallèle biblique très bancal. Elle se mit à saliver rien qu’en pensant à la dégustation d’un œuf à la coque et aux mouillettes qui vont avec. Pour l’heure, une petite voix intérieure se mit à lui susurrer qu’elle ferait bien mieux de rentrer, et de se mettre à rédiger l’article qu’elle était supposée produire dans les meilleurs délais sur les pur-malts écossais. Son commanditaire n’apprécierait pas qu’elle négocie un délai supplémentaire pour rendre sa copie. Seulement, dans sa tête, il n’y avait qu’une poignée d’eau salée. Désespérant !

Malgré un cardigan passé hâtivement avant de sortir, elle frissonna. Elle se dit qu’elle aurait dû mettre sa doudoune pour contrecarrer le petit vent frais qu’elle n’avait pas su anticiper. Elle ne voudrait pas prendre froid. Elle déteste le nez qui coule, les yeux larmoyants et les mouchoirs sales qui encombrent les poches plusieurs jours durant.

Ses yeux se posèrent sur un platane au tronc bouffi d’excroissances, une espèce endémique de la région comme le martelait monsieur Le Gall, son professeur de français au collège Maurice Ravel. Elle s’en souvient comme si c’était hier. Le dictionnaire était son graal. La précision des mots, son exigence. Petit bonhomme insignifiant et terne lorsqu’il traversait la cour de l’établissement, il se transformait en maestro du vocabulaire pendant ses heures de cours. Pour lui, il n’y avait rien d’insurmontable à enrichir une rédaction de mots comme immarcescible, concomitamment, déréliction ou cacochyme. Si Anna fut une élève rebelle et particulièrement rétive à cet acharnement, elle doit bien avouer qu’elle doit à cet homme passionné son amour de la langue française et sa capacité à rédiger.

Sauf quand elle a une poignée d'eau salée dans la tête.