Blue Flower

Il se demandait s’il était le seul à avoir perçu les trois coups de carillon de l’église toute proche. Il était persuadé que non, qu’il devait bien exister aux alentours quelques infortunés comme lui, excédés et épuisés par une insomnie domestique. Comme lui, ils auront fini par s’extirper de l'intimité d’un lit espérant, une fois debout, calmer cette redoutable tempête où s’entrechoquent sans relâche d’extravagantes obsessions.

Le nez collé à la vitre qui perle encore car il a plu en début de soirée, il réchauffe entre ses mains un Lagavulin 18 ans d’âge. C’est quand même autre chose que la tisane de passiflore que sa femme s’obstine à lui préparer au coucher, pense-t’il dans un soupir qui pouvait vouloir dire pas mal de chose. Du mariage et de ses concessions, il en a parfois sa claque. De la tisane et de ses supposés bienfaits aussi.

Soudain, il se sent cafardeux malgré le tsunami malté qui colonise ses papilles puis le palais tout entier. La luette estourbie, une volupté primitive l’inonde. L’expression « en faire des gorges chaudes » lui vient à l’esprit sans qu’il sache vraiment pourquoi. Il ironise sur les associations d’idées saugrenues dont il est coutumier ; son reflet dans la vitre ébauche comme un rictus. Il proposera ce whisky à son beau-frère, quand ce dernier viendra passer un week-end à la maison. Pour se ressourcer et s’hydrater le gosier, déclare celui-ci en guise de prétexte. Il se demande s’il viendra de nouveau accompagné de son ami qu’il avait jugé fort agréable. Dès lors que son beau-frère avait plaidé avec conviction pour la légalisation du mariage homosexuel, les nombreuses hypothèses construites et émises par sa femme à partir d’indices ténus avaient été validées, prouvant d’après elle une sagacité avérée cependant que mal évaluée par son entourage à sonder l’âme humaine et surtout les secrets supposés bien gardés. Ce triomphalisme excessif, qu’il juge puéril, avait le don de l’agacer. Dans ce cas-là, il lui en tenait terriblement rigueur, sans pouvoir – ne serait-ce pas plutôt un manque de volonté - comprendre par quel mécanisme complexe il se sentait coupable.

Son regard dérive vers le paysage marin où se devine la marée montante qui gronde en une sorte de pulsation continue, pressée de recouvrir l’estran comme un propriétaire de reconquérir un terrain abandonné. La lune est là, toute pleine, attentive à l’opération intemporelle qui se déroule dans la baie. Envoutante cette lune, s’émerveille Paul. Il se rappelle qu’il avait veillé avec ses parents pour regarder Armstrong fouler le sol lunaire. Il se souvient avoir ressenti une peur irraisonnée mêlée d’excitation que les adultes alimentaient inconsciemment de leurs commentaires stupéfaits. Peur d’un monstre tapi quelque part, peur que les astronautes abiment leur scaphandre ou encore qu’ils ne puissent plus repartir avec le module lunaire. Par bouffées, la nostalgie, celle de son enfance, lui colle à la peau.

Depuis quelques semaines il éprouve une immense fatigue. Des analyses sont en cours pour en connaître l’origine. Ne pas céder à la panique. Il n’empêche. Il ressent une extrême lassitude. Dans cinq heures, la mer sera au bout du jardin et aura recouvert les parcs à huîtres. A gauche, tout au bout de la pointe, l’immense clarté industrieuse d’une serre illumine les nuages par en dessous. Et s’il avait attrapé une saloperie, de celle dont on tait le nom. Son angoisse l’emporte vers le souvenir de Raymond, son copain d’enfance, parti brusquement à 69 ans, puis vers Daniel, un salarié de l’entreprise, liquidé en 4 mois par un cancer de la gorge à un an de la retraite. C’est effrayant. Il est effrayé.

Une autre lampée de whisky comme un bouclier contre la mort butée qui semble vouloir le cerner. De nouveau ce goût tourbé qu’il aime tant. Il s’avise, dans un élan de bienveillance, qu’il devrait être plus attentif à ce qui l’entoure, respirer à plein poumon, contempler les gens qui le côtoient, apprécier chaque instant. Vraiment chaque instant ? Il se rappelle qu’il a rendez-vous demain avec Martin Secret, « son » expert-comptable. Il se met à sourire à l’évocation de ce patronyme et s’en amuse, même si la perspective d’un bureau surchauffé le rebute. Il préfèrerait faire un tour dans les parcs pour vérifier les naissains qui grandissent au fond de la baie.

Chez les Perrin, on était boucholeur de père en fils. Guillaume, son fils ainé, avait brisé cette chaîne en préférant Paris à la baie. Avec le temps, l’affaire était entendue pour la famille qui l’appelait désormais Le Parisien sauf pour son grand-père qui n’avait pas démordu, persuadé que son petit-fils n’exerçait pas un métier sérieux. Régisseur de spectacles ! Avait-on idée !

Le vieux se demandait encore, avec son franc-parler habituel, ce qu’il était allé foutre là-bas. Il estimait que, de son temps, nul besoin de monter à la capitale pour faire partie du monde et exercer un métier. Pour le travail, la baie lui offrait ce qu’il fallait. Pour le divertissement, il lui suffisait de partir en goguette, selon son expression, à deux encablures de là pour se distraire avec ses copains d'enfance. Il considérait que son petit-fils n’était qu’un parfait idiot à dédaigner l’entreprise ostréicole. Enfin, il finissait invariablement sa diatribe par une flamboyante protestation contre le méchant coup de mistoufle que faisait ce merdeux à la saga familiale et aux huitres par la même occasion. Paul n’avait plus l’élan pour s’opposer, il ne connaissait que trop bien la rengaine paternelle. En son for intérieur, il validait le choix de son fils, approbation muette teintée d’une pointe d'envie pour la force de caractère dont il n’avait pas su faire preuve lui-même.

De son verre vide subsistent de frêles effluves du single malt. A l’horizon, un minuscule rai de lumière signale l’arrivée d’un jour nouveau dont on devine que l’aube sera flamboyante. Les parcs à huitres sont désormais recouverts d’une eau frémissante. Machinalement, il s’empare et lit le titre de l’ouvrage abandonné sur le canapé. « Le défi du syncrétisme. Le travail symbolique de la religion d’Eboga ». Dans un soupir, il repose l’opus, de nouveau en proie au tourment que provoque en lui un intitulé aussi abscons qui matérialise à ses yeux son inaptitude à échanger avec sa femme sur les travaux qu’elle mène à l’université dans son laboratoire de recherche.

Le jour se lève, définitivement.

A l’étage, un bruit de porte lui signale que la maison a fini de dormir. Une odeur de café va bientôt se répandre partout.