Blue Flower

Pour tout horizon, un mur falot à peine mis en scène par un réverbère esseulé. Au-delà, se devine le sommet d’une montagne dont j’ignore le nom. Il me semble que je suis là depuis longtemps.

On s’adresse à moi avec d’excessives précautions, de celles réservées aux grands malades ou aux jeunes enfants. Je ne m’en offusque pas. Au contraire, cela m’amuse et m’étonne tout à la fois, car je ne me suis jamais senti aussi bien et ne suis plus un enfant si j'en crois le reflet que me renvoient vitres et miroirs. Comment il va le monsieur ce matin ? Il a bien dormi ? Saperlotte, me prennent-ils pour un gâteux ? Le monsieur répond invariablement qu'il a dormi comme une marmotte, sorte d'hommage très personnel à ces tranquilles bestioles dans leurs prairies d’altitude dont quelques gravures ornent la salle commune. Mes insomnies ne regardant que moi, je me revendique oligarque de mes tribulations nocturnes.

La nuit dernière, des hurlements se sont fait entendre à l’autre bout du couloir, une voix d’homme semblait vouloir en découdre avec un despote. Ou peut-être bien une asymptote ? Ou était-ce plutôt une litote ? Je n’ai pas très bien saisi le sens de son courroux, je suis sourd aux affaires qui ne me touchent pas.

Mon passeport déclare une nationalité égyptienne puisque né au Caire, ce que je ne conteste pas. De ce passé cairote subsiste si peu de choses. Une nostalgie me prend de temps à autre, celle des souks colorés, des avenues animées et des peaux ambrées rendant plausible les renseignements d’un document officiel. Ici, les gens qui m’entourent ont la plupart du temps une allure de sénateur que ne dément pas leur peau pâlotte accentuant leur mine abattue, ce qui m’incline à penser qu’ils auraient grand besoin d’air frais et d’escapades hors le mur qui bouche mon horizon.

D’ailleurs, ici, le blanc domine. Les sommets enneigés, les murs de la chambre, les draps amidonnés, les heures qui s’égrènent et les blouses du personnel. Lorsque la fenêtre reste ouverte, monte vers moi l’entrechoquement de la popote annonçant invariablement l’arrivée quasi certaine d’un repas insipide qu'aucune couleur pétillante ne relèvera. Comme en écho, me colonise le souvenir d’odeurs singulières où coriandre, cumin, cannelle, poivre noir s’emmêlaient pour apaiser un palais initié.

La seule note de couleur en mon royaume, ce sont les quelques livres disposés à mon chevet. A les contempler, je me demande qui les a posés là et dans quel but. Se côtoient Brecht, Socrate, Voltaire, Roth, Maalouf, Hérodote, Kessel, Ronsard, Kundera, Sénèque, Pouchkine. Nul doute que le lecteur de ces ouvrages est polyglotte. D’où me vient cette certitude ? Cela me paraît relever d’un minimum de bon sens puisque certains titres s'affichent en anglais, d’autres en arabe, en français, en espagnol ou encore en russe. Je serais curieux de rencontrer cet érudit personnage. Est-il géographe arpenteur, professeur émérite, philosophe-écrivain, ou bien simple autodidacte solitaire ? Cette question me taraude. J’ai l’impression qu’un grand danger me guette si j’ouvrais l’un de ces livres même si leur présence m'est devenue quelque peu familière.

Finalement, je me demande si je vais si bien que ça. Tout à l’heure j’ai vu défiler dans ma chambre des gens, tablier noir, toque blanche, qui me tendaient, tout sourire, chacun un plat et disparaissaient sans même me laisser le temps de les remercier. Lorsque j’ai évoqué cette visite à une blouse blanche de passage, elle a hoché la tête, m’a regardé avec commisération et m’a tendu un cachet. Il était blanc.

Je crois que je ne vais pas si bien que ça.